« Dans mon sac, j’apportais au refuge un livre, Le Fromage et les vers. Il fait le récit d’un meunier italien tué pendant l’Inquisition. Depuis son moulin, isolé du village, il racontait des histoires sur l’origine du monde. Pour lui, les vers sont des anges et le monde naît de la putréfaction. Le meunier impie occupait une place dangereuse, propice à la diffusion incontrôlable d’histoires hérétiques.Comme le moulin, le refuge est un lieu à l’écart, où les histoires circulent autrement. Je pouvais y entendre d’autres récits de genèses émancipées.J’ai rencontré une petite fille qui vit là-haut. Elle m’a raconté les histoires de sa montagne et répondu aux questions que je me posais.« Pourquoi les montagnes et les sapins ont-ils décidé de prendre la même forme ? » À cela, elle m’explique que les montagnes sont de très très vieux sapins fossilisés. Le bois est tellement vieux, tellement dur, qu’il s’est transformé en pierre.À ce compte-là, les collines seraient de vieux chênes, selon la petite fille.« Pourquoi les vents soufflent-ils si fort ici ? » Sûrement naissent-ils au sein des sommets et des crevasses. Ensuite, à cause de la pente, ils ne font que tomber.La gardienne m’explique que la ligne des épicéas et des genévriers remonte. Je voulais qu’ils me racontent leurs histoires.D’étranges cosmogonies brodées par leurs aiguilles.Comme le disent le meunier et la petite fille : « J’ai voulu réfléchir à des choses élevées que je ne connaissais pas » et « [Moi], Elouen, [je] ne connais vraiment rien à la montagne. En même temps, les [miennes] de montagnes sont faites d’eau et d’algues. »Mes marches ont alors pris la forme d’une enquête sur ces choses que je ne connaissais pas.Durant les prochains mois, je démêlerai les histoires recueillies là-haut, auprès des gens et des arbres, pour en raconter certaines. »
Tous droits réservés © Elouen Bernard et l'envers des pentes 2026