" Au refuge de l’Alpe du Pin.Le matin et l’après-midi je suis allé dessiner sur un chemin derrière le refuge.Le chemin était bordé de fleurs et d’herbes hautes. Il était traversé par des milliers de fourmis et survolé par des insectes.Je choisissais chaque fois un rocher. C’était mon bureau.Je dessinais les fleurs et les insectes. Parfois en les observant. Parfois en amplifiant leurs formes pour capter quelque chose de l’énergie de cet endroit. La profusion. Pendant que je dessinais les insectes venaient sur moi. Les fourmis semblaient plutôt belliqueuses tandis que les papillons et les mouches étaient sans doute attirés par l’odeur de ma peau.Je pensais que j’étais là entre deux épisodes de canicule. Que je venais de la chaleur, de la sécheresse et du feu menaçant et que je retournerai à la chaleur, à la sécheresse et au feu menaçant. Un ou deux soirs après mon retour il y avait une odeur de brûlé dans l’air toute la nuit. J’en avais la nausée.J’ai très vite appelé ce chemin le jardin. Et quand je partais dessiner, Carine (la gardienne du refuge) me demandait parfois : tu vas dans le jardin ? Comme un endroit où tout va bien en apparence. Même si d’après Carine l’eau des glaciers commence aussi à s’épuiser.Un jour pendant une balade dans le jardin, j’ai enlevé mon collier et je l’ai suspendu à un rocher. J’ai pris une photographie. Je ne sais pas pourquoi j’ai fait ça. C’est un mystère. Mais j’aime cette image et je l’ai choisie pour mon multiple.J’ai écrit des phrases sur mon téléphone quand elles me venaient à l’esprit. Chaque jour passé au refuge a son recueil de phrases. C’est une matière que j’ai peut-être envie de retravailler pour en faire sortir de courts textes comme des poèmes.À mon retour, j’ai commencé une série de dessins en m’inspirant de détails de mon carnet d’observation et en pensant à l’atmosphère catastrophique de cet été. Ces dessins font un lien entre mon expérience au refuge où les fleurs et les insectes me submergeaient et la vie à Nantes où tout est cramé. Les fleurs et les insectes y deviennent inquiétants. Sur des fonds colorés et crépusculaires les fleurs et les insectes envahissent la page. Ils rencontrent des personnages et ils se mélangent. C’est un clin d’œil à tous ces papillons qui se sont posés sur moi, quand je dessinais dans le jardin, et à toutes ces fourmis qui prenaient l’assaut de mes pieds et me mordaient avec leurs mandibules pour me faire comprendre que j’étais chez elles.
J’ai envie d’appeler cette série de dessins Link, en écho au personnage des jeux vidéos Zelda Breath of the Wild et Zelda Tears of the Kingdom dont je parlais dans ma note d’intention et auxquels je joue de temps en temps. Chaque fois il y a une puissance maléfique qui menace le monde qu’il faut essayer de contrer, en s’alliant avec divers personnages qui nous prêtent leurs pouvoirs.En anglais link veut dire lien. Tisser des liens entre des choses est un principe fondamental de ma pratique artistique. Un lien est aussi une façon de faire passer un message et j’aime penser que les fleurs, les insectes et les hommes-papillons que je dessine sont des messagers crépusculaires. Dans mon imaginaire ils incarnent une sorte de vengeance mais ce n’est pas très clair. Un lien est aussi le signe d’un attachement. Et je pense que ces dessins pourraient traduire mon attachement (mon empathie) pour les plantes et les êtres vivants non humains, non domestiqués, fragilisés par les dérèglements en cours sur notre planète. »
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